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Un feuillet volant restitué à son emplacement original

Le travail direct sur les manuscrits du fonds du monastère de la Sainte-Trinité sur l’île de Chalki (Hagia Trias, Ἁγία Τριάς) effectué lors de la mission de catalogage au patriarcat œcuménique (30 juin-5 juillet 2014,voir le post précédent) a permis de faire d’intéressantes trouvailles.

Par exemple, il a été possible retrouver l’emplacement original d’un feuillet volant, conservé à la fin du manuscrit Hagia Trias 147 (un manuscrit de parchemin en caractères slavons, de contenu ascétique).

Ce feuillet de papier, du 14e siècle, dont le texte est grec et de contenu astronomique, présente une souscription du copiste, Georges de Crète (Γεώργιος Κρής), avec la date de 1381. Il porte aussi, dans l’angle supérieur externe, une foliotation au crayon : “338”. Ces élément ont permis de déterminer qu’il s’agit du f. 338 (dernier du volume) du manuscrit Panaghia 157. Ce dernier appartient au fonds du monastère de la Panaghia Kamariotissa de l’île de Chalki, également conservé à la bibliothèque patriarcale (Istanbul).

Dans le catalogue récent des manuscrits du fonds de la Panaghia1, ce folio est signalé comme absent. Cependant, une reproduction en est donnée2 : elle a été faite à partir du microfilm effectué par l’équipe de Dumbarton Oaks, en 1962.

Une comparaison de la reproduction du catalogue et du folio retrouvé ne laisse aucune place au doute, comme on peut le voir :

Le folio perdu du Panaghia 157 a été retrouvé et remis en place
Le folio perdu du Panaghia 157, connu seulement d’après un microfilm effectué en 1962, a été retrouvé et remis en place le 30 juin 2014

On peut donc affirmer qu’à cette époque le feuillet se trouvait encore en place.

Cependant, comme le microfilm du manuscrit Hagia Trias 147, effectué à la même période, présente également une reproduction de ce feuillet volant, il semble bien que ce soit lors de cette campagne de microfilmage, en 1962, que le feuillet ait été déplacé involontairement.

En conséquence, le feuillet a été officiellement restitué au manuscrit Panaghia 157, le 30 juin 2014, par le directeur de la bibliothèque, le Père Agathangelos.

  1. M. Kouroupou & P. Géhin, Catalogue des manuscrits conservés dans la Bibliothèque du Patriarcat Œcuménique. Les manuscrits du monastère de la Panaghia de Chalki, Turnhout, Brepols, 2008, vol. 1, p. 386 [↩]
  2. Ibid., vol. 2, p. 321 [↩]

Mission de catalogage à la bibliothèque du patriarcat œcuménique de Constantinople

Du 30 juin au 5 juillet 2014, André Binggeli, Matthieu Cassin et Marie Cronier ont effectué à Istanbul une mission de catalogage, dans le cadre du projet ANR i-Stamboul. Ils ont été accueillis par le nouveau directeur de la bibliothèque du Patriarcat œcuménique, le Père Agathangelos.

Une trentaine de manuscrits ont ainsi été examinés, en vue de la publication du catalogue du fonds de manuscrits provenant du monastère de la Sainte-Trinité de l’île de Chalki et aujourd’hui conservés à la bibliothèque patriarcale (fonds de la Sainte-Trinité ou Ἁγία Τριάς, Hagia Trias).

Examen des manuscrits à la bibliothèque patriarcale
Examen des manuscrits à la bibliothèque patriarcale

Le travail de catalogage est préparé à partir de microfilms des manuscrits, effectués en 1962 par l’équipe de Dumbarton Oaks et dont une copie a été déposée à la Section grecque de l’IRHT (Paris).

Sur place, on procède aux opérations nécessitant un examen direct des manuscrits. Par exemple :

–          La foliotation au crayon (la plupart des manuscrits n’ont jamais été foliotés)

–          Pour les manuscrits de papier, le relevé des filigranes : ils sont décalqués à l’aide d’une planche à lumière froide, faisant ressortir le motif sans endommager le papier.

La feuille électroluminescente fait apparaître le filigrane du papier, qui permet de proposer une fourchette de datation
La feuille électroluminescente fait apparaître le filigrane du papier, qui permet de proposer une fourchette de datation

Les calques sont décalqués, afin de pouvoir être comparés aux exemples proposé dans les répertoires de filigranes.

Les filigranes sont décalqués grâce à la planche électroluminescente
Les filigranes sont décalqués grâce à la planche électroluminescente

–          L’analyse de la structure des cahiers (afin notamment de repérer les lacunes éventuelles), le relevé des réglures pour les manuscrits sur parchemin.

–          Les frottis des reliures anciennes, à l’aide d’un crayon bleu, qui permettent de relever les fers utilisés pour les décors de manière plus satisfaisante qu’avec une photographie.

Le frottis s'effectue avec un crayon bleu. Il permet de prendre une empreinte du décor de la reliure
Le frottis s’effectue avec un crayon bleu. Il permet de prendre une empreinte du décor de la reliure

Le catalogage de manuscrits de la Sainte-Trinité de Chalki par l’équipe de l’IRHT est placé sous le patronage de Sa Sainteté Bartholomée Ier, qui a accordé une audience aux trois chercheurs le jeudi 4 juillet.

Les manuscrits grecs du Fonds 488 des Archives nationales d’Albanie (Arkivi Qëndror i Shtetit), à Tirana

Arkivi Qëndror i Shtetit, TiranëLe Fonds 488 des Archives nationales, à Tirana1, a été crée dans les années 1980 pour réunir et préserver en seul lieu les documents manuscrits latins, arabes et grecs identifiés sur le territoire national albanais. Pour beaucoup, l’histoire plus que deux fois millénaire de ce petit état méditerranéen ne survit en Europe occidentale que par son passé très proche : après une longue occupation ottomane et une courte période démocratique au tout début du 20ème siècle, l’Albanie conjugue sa destinée avec celle du roi Zog 1er. En 1939, le pays est envahi par l’Italie et de 1944 à 1985 sévit la dictature implacable d’Enver Hoxha. Nouant d’abord des liens étroits et exclusifs avec l’URSS jusqu’en 1960, Enver Hoxha se tourne ensuite vers la République populaire de Chine, puis tombe enfin dans un isolationnisme intransigeant, revendiqué comme identité nationale. Sa mort, en avril 1985, permet aux Albanais de se réapproprier une histoire qui puise aux sources mêmes d’une Europe qui se construit autour d’eux, mais sans eux. Connue dès l’Antiquité et célébrée par les auteurs latins et grecs, à la croisée des routes qui menaient de Venise à Constantinople, l’Albanie n’est, à la fin du 20e siècle, que l’ombre d’un pays sans passé.

C’est cependant cette tradition culturelle multiséculaire que quelques hommes courageux vont tenter de préserver à tout prix. L’un d’entre eux, Teofan Popa, archiviste et paléographe, sera l’un des premiers à recueillir les principales informations sur les documents alors épargnés. Ses descriptions dactylographiées de manuscrits grecs accompagnent encore aujourd’hui les manuscrits du Fonds 488 et ont été publiées en albanais, en 2003, dans le volume Kodikët e Shqipërisë (Drejtoria e Përgjithshme e Arkivave, Tiranë). Comme tant d’autres citoyens albanais ayant refusé de renier leur religion, Popa passera plusieurs années dans les camps de travaux forcés.

L’histoire des manuscrits grecs en Albanie avait pourtant bien commencé. Dès 1885, Pierre Batiffol, élève de Louis Duchesne, publie un brillant article sur un manuscrit grec écrit en lettres d’argent sur parchemin pourpre2. Louis Duchesne, qui avait été averti par son ami Sakkelion d’une publication confidentielle d’Anthimos Alexoudis, alors évêque de la ville de Berat, en Albanie, presse son élève Pierre Batiffol de se rendre sur place afin de décrire les manuscrits anciens mentionnés dans l’ouvrage du métropolite3. De retour en France, Pierre Batiffol publiera le récit de son périple, la description sommaire de certains manuscrits qu’il a pu consulter à Berat, mais surtout l’intégralité du texte du manuscrit pourpre, connu désormais comme le codex Beratinus 14. Le manuscrit entre dans la nomenclature de Caspar René Gregory en 1908 sous le sigle Φ.043, et demeure à ce jour un témoin de premier ordre pour la critique textuelle néotestamentaire. Mais après Batiffol plus personne ne verra le manuscrit.

Arkivi Qëndror i Shtetit, Tiranë, Salle de lectureDans les années qui suivent, l’histoire des manuscrits grecs en Albanie se concentre presque exclusivement sur les manuscrits conservés à Berat par le métropolite Alexoudis. À l’exception de sa description de trois tetraévangiles conservés à Vlora5, Alexoudis publie en 1898 un « Κατάλογος τῶν ἐν ταῖς ἱεραῖς ἐκκλησίαις τῆς συνοικίας Κάστρου, πόλεως Βερατίου τῆς Μητροπόλεως Βελεγράδων »6, puis en en 1900-1901 un autre descriptif de ces mêmes manuscrits, quelquefois plus détaillé, quelquefois plus sommaire7. Mais après ces dernières publications, plus personne n’aura accès à ces manuscrits : une longue et lente période de ténèbres qui durera près de soixante-dix ans.

L’ouverture de l’Albanie au monde occidental, à la fin des années 1980, permet à la communauté scientifique de redécouvrir un patrimoine longtemps oublié. Le Fonds 488, d’une valeur inestimable, abrite aujourd’hui une centaine de manuscrits grecs dont deux manuscrits pourpres, retenus par l’UNESCO comme « Mémoire du monde » : l’un écrit en lettres d’argent, le Beratinus 1, daté du 6e siècle, l’autre en lettres d’or, le Beratinus 2, daté du 10e siècle. Le projet de recherche qui s’ouvre aujourd’hui conjugue à la fois le catalogage des manuscrits grecs du Nouveau Testament et la critique textuelle néotestamentaire.

Didier Lafleur (IRHT, section grecque et de l’Orient chrétien, CNRS)

Arkivi Qëndror i Shtetit, Tiranë, Chambre forte

  1. http://www.albarchive.gov.al/cms/front_content.php?idcat=192 [↩]
  2. « Evangeliorum codex graecus purpureus Beratinus Φ », Mélanges d’archéologie et d’histoire 5, p. 358-376. [↩]
  3. Σύντομος Ἱστορικὴ Περιγραφὴ τῆς Ἱερᾶς Μητροπόλεως Βελεγράδων, Corfou, 1868. [↩]
  4. « Les manuscrits grecs de Bérat d’Albanie et le codex Purpureus Φ », Archives des missions scientifiques et littéraires, 3e série, t. XIII, Paris, Imprimerie nationale, 1887, p. 437-556. [↩]
  5. « Περιγραφὴ τριών εὐαγγελίων », Ὁ ἐν Κωνσταντινουπόλει Ἑλληνικὸς Φιλολογικὸς Σύλλογος. Ἀρχαιολογικὸν Δελτίον, 1896, p. 114-117. [↩]
  6. Δελτίον τῆς Ἱστορικῆς καὶ Ἐθνολογικῆς Ἑταιρείας τῆς Ἑλλάδος 5, 1898, p. 352-369. [↩]
  7. « Κώδικες ἐπαρχίας Βελεγράδων », Ἐκκλησιαστικὴ ᾿Αλήθεια 20-21, 1900-1901. [↩]