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Manuscrits de l’Institut français d’études byzantines

En 1895, à Constantinople, les Augustins de l’Assomption fondèrent à Kadiköy une maison d’étude destinée à former des missionnaires de rite grec mais aussi à étudier le christianisme oriental afin d’en préparer le retour à l’unité1.

Maison assomptionniste de Kadiköy (2014)
Maison assomptionniste de Kadiköy (2014)

Cette perspective conduisit à la naissance en son sein d’un groupe de savants qui se spécialisèrent peu à peu dans les études byzantines2. En 1897 furent fondés les Échos d’Orient, périodique destiné en particulier à diffuser ces recherches. Après les années d’interruption causées par la première guerre mondiale, l’Institut poursuivit son existence à Kadiköy jusqu’en 1937, date à laquelle il fut transféré à Bucarest, avant de devoir quitter la Roumanie en 19473.

Centre assomptionniste de Bucarest (AAR, 2DV913)
Centre assomptionniste de Bucarest (AAR, 2DV913)

Après diverses localisations parisiennes, la bibliothèque et l’activité scientifique sont hébergées depuis 1995 à l’Institut catholique de Paris ; le fonds de l’IFEB constitue, avec la BOSEB, la Bibliothèque Jean de Vernon, où sont hébergées les activités de l’association. Outre une importante collection d’imprimés, dont nombre de livres anciens et précieux4 et une importante collection de sceaux, la bibliothèque possède 72 manuscrits, dont la première description est publiée dans la Revue des études byzantines de 2014 par André Binggeli, Matthieu Cassin et Vassa Kontouma5.

Le fonds, qui n’avait fait l’objet jusqu’à ce jour que de descriptions partielles6 comprend 57 manuscrits grecs (IFEB 1-56, 72), trois manuscrits turcs en caractères grecs (57-58) ou arméniens (61), deux russes (59-60), deux ottomans (62, 64), un arabe (63), deux en latin (65-66), quatre italiens (67-70), un français (71). La plupart de ces livres ont été acquis durant le séjour des Assomptionnistes byzantinistes à Kadiköy ; d’après deux lettres et rapports de S. Salaville, datées du 16 février et du 8 mai 1928, l’institut aurait possédé à cette date une trentaine de manuscrits, qui auraient tous été acquis dans les 5 ou 6 années précédentes7 . Quelques volumes rejoignirent plus tard la collection, en provenance des dossiers laissés par Louis Petit8, d’autres vinrent de Russie avec la bibliothèque de Pie Neveu (1877-1946)9 ou furent acquis à Bucarest (IFEB 37).

Monseigneur Louis Petit (AAR 2DV906)
Monseigneur Louis Petit (AAR 2DV906)

Les manuscrits grecs forment un ensemble assez varié, mais où prédominent largement les livres récents : à part un recueil ascétique des 13e-14e s. (IFEB 45) et un praxapostolos du 15e s. (IFEB 5), ainsi que quelques codices du 16e s., la majorité des manuscrits a été copiée entre la fin du 17e et le 18e s. ; les plus récents datent du 20e s.

IFEB 45, ff. 34v-35
IFEB 45, ff. 34v-35
IFEB 5, ff. 105v-106
IFEB 5, ff. 105v-106

On distingue cinq ensembles principaux, pour ce qui est du contenu des volumes : des livres liés à l’enseignement, mathèmataria ou compositions d’enseignants ; textes théologiques, le plus souvent post-byzantins ; droit canon ; liturgie et musique ; textes ascétiques ou spirituels. Dans la première catégorie, plusieurs fournissent des informations neuves sur certaines écoles majeures (Μεγάλη τοῦ Γένους Σχολή IFEB 24, Patmos IFEB 12, etc.), ou au contraire sur des institutions moins connues (ainsi de l’école de Kontoskali dans le quartier de Kumkapı à Constantinople, pour l’IFEB 18).

On peut aussi signaler un livre d’atelier contenant le Guide du peintre de Denys de Phourna, truffé d’ajouts et d’annotations qui permettent de retracer son utilisation sur près de deux siècles (IFEB 19) ; des fragments d’une Chaîne sur l’Octateuque précédant de peu la vaste entreprise d’édition de ce texte dans la Constantinople du 18e siècle (IFEB 1) ; un recueil d’histoires sacrées et profanes contenant une paraphrase néohellénique du Roman de Stéphanitès et Ichnèlatès de Théodose Zygomalas (IFEB 34), recueil dont on peut suivre, grâce à de riches annotations, le destin mouvementé depuis Constantinople jusqu’à Sozopolis et aux abords de la mer Noire ; une copie qu’on a longtemps crue perdue du « Cartulaire A » du monastère de Saint-Jean Prodrome sur le mont Ménécée (IFEB 25).

IFEB 25, ff. 2v-3
IFEB 25, ff. 2v-3

Nombre des manuscrits sont datés et signés ; de ce fait, la seule étude qui ait jusqu’à présent pris en compte l’ensemble de la collection est le répertoire des copistes des 17e et 18e s. de L. Politis publié par M. Politi10. Ils portent également de nombreuses notes de possession ou d’usage, qui apportent des renseignements significatifs sur un certain nombre d’institutions hellènes dans l’Empire ottoman. Quelques-uns proviennent d’institutions bien connues, comme l’Hellenikos philologikos syllogos (IFEB 52), la bibliothèque de la communauté grecque de Gallipoli (IFEB 34) ou encore le Métochion du Saint-Sépulcre à Constantinople (IFEB 25), et surtout un lot de six manuscrits venant du Phrontistèrion de Trébizonde (IFEB 2, 3, 5, 6-7, 33, 45).

Cachet du Phrontistèrion de Trébizonde
Cachet du Phrontistèrion de Trébizonde

La provenance des manuscrits non grecs est plus diverse encore. Les deux karamanlis sont venus par l’intermédiaire du P. Bernardin Menthon11. Les manuscrits russes (IFEB 59-60), le traité latin de rhétorique provenant du séminaire de Tver (IFEB 65) ainsi que le dossier français (IFEB 71), proviennent de Moscou et plus précisément de la paroisse Saint-Louis-des-Français. L’IFEB 65 en porte en effet le cachet et l’IFEB 71 est aussi lié à l’histoire de cette paroisse. L’IFEB 66, traité melkite traduit en latin par Joseph Simon Assemani, a peut-être fait partie de l’éphémère « Bibliothèque-musée de l’Union » prévu un temps à Kadiköy et qui semble n’avoir jamais véritablement fonctionné. Enfin, un petit lot (IFEB 67-69) est constitué par des copies modernes des archives du Collegio greco de Rome, réalisées pour Émile Legrand et ont été transmises à Louis Petit à la mort du grand helléniste, pour que l’Assomptionniste poursuive, avec Hubert Pernot, la célèbre Bibliographie hellénique12.

L’inventaire qui paraît dans le numéro 2014 de la Revue des études byzantines vise avant tout à faire connaître les richesses de ce fonds et à susciter des études plus approfondies sur nombre de manuscrits qui requièrent un examen beaucoup plus complet.

  1. La paroisse est toujours confiée aux Assomptionnistes. []
  2. Pour l’histoire de l’institut, voir en particulier A. Failler, « Le centenaire de l’Institut byzantin des Assomptionnistes », Revue des études byzantines 53, 1995, p. 5-40. []
  3. Les bâtiments ont depuis été restitués aux Assomptionnistes qui y ont rouvert un centre Saint-Pierre Saint-André, qui n’a cependant pas conservé sa vocation scientifique. []
  4. Voir par exemple la présentation de la Bible de Moscou de 1663 par V. Kontouma. []
  5. A. Binggeli, M. Cassin, V. Kontouma, « Inventaire des manuscrits de l’Institut français d’études byzantines », REB 72, 2014, p. 5-128, avec 16 planches couleurs. []
  6. Voir en particulier P. Géhin, « Le plus ancien manuscrit grec de l’Institut français d’études byzantines (IFEB 45) », REB 53, 1995, p. 289-293 ; S. Patri, « Les deux manuscrits russes de l’Institut français d’études byzantines », REB 51, 1993, p. 185-201, et également le billet consacré par V. Kontouma à l’IFEB 1. []
  7. Lettres conservées aux archives de la maison généralice des Assomptionnistes à Rome, 2DB401 et 2DC213. L’auteur signale toutefois qu’il y a pu y avoir des acquisitions antérieures, qui n’ont pas laissée de trace : on pense en particulier à la figure de Louis Petit, fondateur de l’Institut et grand pourvoyeur de sa bibliothèque ; voir aussi la nécrologie de 1928 et l’article paru à l’occasion de sa nomination comme archevêque d’Athènes en 1912. []
  8. On sait que l’essentiel de sa bibliothèque, dont environ 80 manuscrits, fut acheté par la Bibliothèque Vaticane en 1926 : voir F. D’Aiuto, P. Vian, Guida ai fondi manoscritti, numismatici, a stampa della Biblioteca Vaticana, I (Studi e testi 466), Città del Vaticano, 2011, p. 608-609 ; S. Lilla, I manoscritti vaticani greci: lineamenti di una storia del fondo (Studi e testi 415), Città del Vaticano, 2004, p. 116-128 ; A. Wenger, « Comment le fonds Petit est entré à la Bibliothèque vaticane », dans B. Holzer (éd.), Mgr Petit, assomptionniste, fondateur des “Échos d’Orient”, archevêque latin d’Athènes (1868-1927). Actes du Colloque, Rome, 15-17 décembre 1997 (OCA 266), Roma, 2002, p. 131-147 ; cependant, certains manuscrits, comme les IFEB 8 et 25, viennent des dossiers qui sont passés aux Assomptionnistes. []
  9. Voir la nécrologie assomptionniste et A. Wenger, Rome et Moscou, 1900-1950, Paris, 1987. []
  10. L. Politis et M. Politi, « Βιβλιογράφοι 17ου-18ου αἰῶνος. Συνοπτικὴ καταγραφή », Δελτίο τοῦ ἱστορικοῦ καὶ παλαιογραφικοῦ ἀρχείου 6, 1994, p. 313-645. []
  11. Notice nécrologique assomptionniste. []
  12. On en a la confirmation dans une lettre de Mme veuve Legrand à Petit, du 3 février 1904, conservée dans les archives de l’IFEB à Paris. Le dossier épistolaire Petit-Legrand sera prochainement publié. []

Un nouveau palimpseste (8e-9e s.) des œuvres ascétiques de Basile de Césarée

À l’occasion de la mission de catalogage à la Bibliothèque du Patriarcat œcuménique (Istanbul) en juin- juillet 2014 (voir le post du 9 juillet) par des chercheurs de la Section grecque de l’IRHT, un nouveau palimpseste a été repéré dans le fonds provenant du monastère de la Sainte-Trinité (Hagia Trias) de l’île de Chalki.

L’examen direct du manuscrit Hagia Trias 124 a permis de constater – ce qui n’est absolument pas visible sur le microfilm– que ce volume de 211 folios, sur parchemin, est entièrement palimpseste (à l’exception de deux folios initiaux et de quatre folios finaux, qui sont des restaurations du 16e siècle sur papier filigrané).

Figure 1
Figure 1 : En-dessous du texte supérieur, à l’encre noire foncée, on aperçoit quelques restes de l’écriture inférieure, à l’encre brun clair. L’écriture est surtout visible dans la marge, où elle n’a pas été recouverte.

L’écriture supérieure doit être attribuée au 13e ou au 14e siècle : il s’agit des Homélies de Jean Chrysostome sur la seconde Épître aux Corinthiens (CPG 4429).

Le texte inférieur, de son côté, est écrit dans une belle majuscule ogivale inclinée, attribuable à la fin du 8e siècle ou au début du 9e.

 

Son déchiffrement est rendu très difficile par deux causes :

(1) le parchemin a été très soigneusement lavé, si bien que sur une grande majorité des folios, on remarque à peine la présence d’un texte sous-jacent ;

(2) le copiste du texte supérieur a conservé exactement la même mise en page que celle du livre qu’il remployait (écriture à pleine page, 27-28 lignes). Les lignes d’écriture se superposent donc exactement, ne laissant apparaître tout au plus que quelques fragments de lettres.

Les parties les plus lisibles sont en marge : numérotations et titres.

Figure 2
Figure 2 : L’écriture inférieure se distingue difficilement car elle est presque entièrement recouverte par l’écriture supérieure, qui utilise les mêmes lignes.

Les quelques passages déchiffrés jusqu’à présent ont été identifiés comme provenant de deux œuvres :

1)       Basile de Césarée, Regulae morales (CPG 2877).

2)       Basile de Césarée, Grand Asceticon (CPG 2875).

 

La présence des Regulae morales permet de proposer une première classification de notre manuscrit à l’intérieur de la tradition manuscrite très vaste de l’œuvre ascétique de Basile. En effet, les Regulae morales ne se trouvent que dans deux branches, la « Vulgate » (V) de J. Gribomont (« Ask 4 » chez J. Fedwick) et la branche « Stoudite » (S) (« Ask 3 ») [1]. Ce sont les deux branches les plus abondamment représentées dans la tradition manuscrite.

Plus précisément, et même si une étude des variantes est rendue extrêmement difficile par les très faibles portions de texte déchiffrables, il semble que le manuscrit de la Sainte-Trinité doive être rangé dans la branche « Stoudite » (S) ou Ask 3 : cela peut être déterminé en particulier par la numérotation des questions, qui varie d’une recension à l’autre. Les numéros déchiffrés dans le palimpseste de la Sainte-Trinité correspondent aux numéros de la recension appelée « Stoudite » par J. Gribomont et « Ask 3 » par P. J. Fedwick. En voici un exemple :

Figure 3
Figure 3 : À la 3e ligne en partant du bas, on distingue le début de la question numérotée ΡΝʹ [150] dans la Vulgate (PG 31, 1181A12) : ΤΟΥΤΟ ΤΟ ΚΡΙΜΑ ΦΑΝΕΡΟΝ ΕΚ Τ…
Le numéro indiqué par le palimpseste, ρκθʹ [129] correspond à celui de la recension « Studite » ou « k »[2].

 

La recension Stoudite est représentée par environ 25 manuscrits, dont le plus ancien est daté de 880 : Moscou, GIM, Sinod. gr. 254 (Vlad. 117), écrit en minuscule et signé par le moine Athanase, au monastère du Stoudion, à Constantinople. Le palimpseste de la Sainte-Trinité est d’environ un siècle plus ancien que le manuscrit de Moscou. Il constituera donc certainement un témoin de premier ordre pour l’histoire du texte de cette recension « Stoudite ».

 

L’étude du texte de Basile préservé dans ce palimpseste n’a encore porté que sur un échantillon très restreint. En effet, seuls quelques fragments ont pu être identifiés jusqu’à présent, tant l’écriture inférieure est difficile à déchiffrer : la grande majorité des pages du manuscrit originel demeurent presque entièrement illisible à l’œil nu. Il faut espérer que l’utilisation de techniques adaptées au déchiffrement des palimpsestes, comme celles récemment mises au point par exemple pour le célèbre palimpseste d’Archimède ou pour l’Euripide de Jérusalem, permettront de tirer de plus grand bénéfices de ce nouveau témoin.


[1] J. Gribomont, Histoire du texte des Ascétiques de S. Basile, Louvain, 1953 (Bibliothèque du Muséon, 32) : table de concordance, p. 174 ; J. Gribomont, « Les Règles Morales de saint Basile et le Nouveau Testament », in Studia patristica. Vol. II. Papers presented to the Second International Conference on Patristic Studies…, ed. K. Aland and F. L. Cross, Berlin, 1957, pp. 416-426 ; P. J. Fedwick, Bibliotheca Basiliana Universalis. A Study of the manuscript tradition, translations and editions of the works of Basil of Caesarea, t. III. The Ascetica, Contra Eunomium 1-3, Ad Amphilochium de spiritu sancto, dubia et spuria with supplements to volumes I-II, Brepols, 1997.

[2] Cf. Gribomont, Histoire du texte, table de concordance, p. 174 ; Fedwick, t. III, p. 66.

Un feuillet volant restitué à son emplacement original

Le travail direct sur les manuscrits du fonds du monastère de la Sainte-Trinité sur l’île de Chalki (Hagia Trias, Ἁγία Τριάς) effectué lors de la mission de catalogage au patriarcat œcuménique (30 juin-5 juillet 2014,voir le post précédent) a permis de faire d’intéressantes trouvailles.

Par exemple, il a été possible retrouver l’emplacement original d’un feuillet volant, conservé à la fin du manuscrit Hagia Trias 147 (un manuscrit de parchemin en caractères slavons, de contenu ascétique).

Ce feuillet de papier, du 14e siècle, dont le texte est grec et de contenu astronomique, présente une souscription du copiste, Georges de Crète (Γεώργιος Κρής), avec la date de 1381. Il porte aussi, dans l’angle supérieur externe, une foliotation au crayon : “338”. Ces élément ont permis de déterminer qu’il s’agit du f. 338 (dernier du volume) du manuscrit Panaghia 157. Ce dernier appartient au fonds du monastère de la Panaghia Kamariotissa de l’île de Chalki, également conservé à la bibliothèque patriarcale (Istanbul).

Dans le catalogue récent des manuscrits du fonds de la Panaghia1, ce folio est signalé comme absent. Cependant, une reproduction en est donnée2 : elle a été faite à partir du microfilm effectué par l’équipe de Dumbarton Oaks, en 1962.

Une comparaison de la reproduction du catalogue et du folio retrouvé ne laisse aucune place au doute, comme on peut le voir :

Le folio perdu du Panaghia 157 a été retrouvé et remis en place
Le folio perdu du Panaghia 157, connu seulement d’après un microfilm effectué en 1962, a été retrouvé et remis en place le 30 juin 2014

On peut donc affirmer qu’à cette époque le feuillet se trouvait encore en place.

Cependant, comme le microfilm du manuscrit Hagia Trias 147, effectué à la même période, présente également une reproduction de ce feuillet volant, il semble bien que ce soit lors de cette campagne de microfilmage, en 1962, que le feuillet ait été déplacé involontairement.

En conséquence, le feuillet a été officiellement restitué au manuscrit Panaghia 157, le 30 juin 2014, par le directeur de la bibliothèque, le Père Agathangelos.

  1. M. Kouroupou & P. Géhin, Catalogue des manuscrits conservés dans la Bibliothèque du Patriarcat Œcuménique. Les manuscrits du monastère de la Panaghia de Chalki, Turnhout, Brepols, 2008, vol. 1, p. 386 []
  2. Ibid., vol. 2, p. 321 []

Mission de catalogage à la bibliothèque du patriarcat œcuménique de Constantinople

Du 30 juin au 5 juillet 2014, André Binggeli, Matthieu Cassin et Marie Cronier ont effectué à Istanbul une mission de catalogage, dans le cadre du projet ANR i-Stamboul. Ils ont été accueillis par le nouveau directeur de la bibliothèque du Patriarcat œcuménique, le Père Agathangelos.

Une trentaine de manuscrits ont ainsi été examinés, en vue de la publication du catalogue du fonds de manuscrits provenant du monastère de la Sainte-Trinité de l’île de Chalki et aujourd’hui conservés à la bibliothèque patriarcale (fonds de la Sainte-Trinité ou Ἁγία Τριάς, Hagia Trias).

Examen des manuscrits à la bibliothèque patriarcale
Examen des manuscrits à la bibliothèque patriarcale

Le travail de catalogage est préparé à partir de microfilms des manuscrits, effectués en 1962 par l’équipe de Dumbarton Oaks et dont une copie a été déposée à la Section grecque de l’IRHT (Paris).

Sur place, on procède aux opérations nécessitant un examen direct des manuscrits. Par exemple :

–          La foliotation au crayon (la plupart des manuscrits n’ont jamais été foliotés)

–          Pour les manuscrits de papier, le relevé des filigranes : ils sont décalqués à l’aide d’une planche à lumière froide, faisant ressortir le motif sans endommager le papier.

La feuille électroluminescente fait apparaître le filigrane du papier, qui permet de proposer une fourchette de datation
La feuille électroluminescente fait apparaître le filigrane du papier, qui permet de proposer une fourchette de datation

Les calques sont décalqués, afin de pouvoir être comparés aux exemples proposé dans les répertoires de filigranes.

Les filigranes sont décalqués grâce à la planche électroluminescente
Les filigranes sont décalqués grâce à la planche électroluminescente

–          L’analyse de la structure des cahiers (afin notamment de repérer les lacunes éventuelles), le relevé des réglures pour les manuscrits sur parchemin.

–          Les frottis des reliures anciennes, à l’aide d’un crayon bleu, qui permettent de relever les fers utilisés pour les décors de manière plus satisfaisante qu’avec une photographie.

Le frottis s'effectue avec un crayon bleu. Il permet de prendre une empreinte du décor de la reliure
Le frottis s’effectue avec un crayon bleu. Il permet de prendre une empreinte du décor de la reliure

Le catalogage de manuscrits de la Sainte-Trinité de Chalki par l’équipe de l’IRHT est placé sous le patronage de Sa Sainteté Bartholomée Ier, qui a accordé une audience aux trois chercheurs le jeudi 4 juillet.

Séminaire : La reconstitution virtuelle de la bibliothèque de Métrophane

IMG_5351Dans le cadre du séminaire Histoire des bibliothèques anciennes organisé par la section de Codicologie et d’histoires des bibliothèques et héraldique de l’IRHT, le 13 décembre 2013 (10h-13h), A. Binggeli, M. Cassin et M. Cronier assureront une séance consacrée à “La reconstitution virtuelle de la bibliothèque de Métrophane“, dans le cadre de l’ANR i-Stamboul. La séance a lieu à l’IRHT, 40 avenue d’Iéna, Paris 16e, salle Jeanne Vielliard.

Le séminaire proposera une présentation de la bibliothèque fondée par le patriarche Métrophane III (patriarche pour les périodes 1565-1572, 1579-1580) au monastère de la Sainte-Trinité sur l’île de Chalki au large d’Istanbul et s’attachera à étudier les différentes sources qui permettent de reconstituer l’histoire de la bibliothèque et de ses manuscrits depuis sa fondation au 16e s. jusqu’à nos jours, qu’il s’agisse des éléments fournis par les manuscrits eux-mêmes ou par des inventaires ou descriptions de nature diverse. Les modalités de reconstitution électronique de la bibliothèque seront également présentées et discutées.

Le Canon 8 de Chénouté

Monastère Blanc, intérieur

A. Boud’hors, Le Canon 8 de Chénouté. Introduction, édition critique, traduction. Le Caire 2013, 2 vol. (Bibliothèque d’études coptes 21).

Près du village antique d’Atripé, en Haute-Égypte, s’élevaient les bâtiments d’une congrégation monastique organisée et dirigée aux 4e-5e siècles par l’abbé Chénouté, grande figure du monachisme égyptien et auteur d’une œuvre unique par son ampleur dans la littérature copte. Le plus grand des trois monastères chénoutiens, communément appelé « monastère Blanc », à cause de la couleur des pierres de son église, est fameux pour avoir livré, entre la fin du 18e et la fin du 19e siècle, les restes d’une importante bibliothèque. Comme le monastère avait été abandonné au 13e siècle, les manuscrits étaient dans un état déplorable lors de leur découverte, aggravé encore ensuite par les convoitises des collectionneurs, qui aboutirent à une dispersion des feuillets dans le monde entier. La reconstitution des manuscrits se poursuit jusqu’à aujourd’hui (voir le blog d’Alin Suciu).

Continuer la lecture de Le Canon 8 de Chénouté

Numérisations de manuscrits grecs, hébreux et d’incunables (Oxford ; Vatican)

Città del Vaticano, Biblioteca Apostolica Vaticana, Reg. gr. 1B

La Bodleian Library (Oxford) et la Biblioteca Apostolica Vaticana (Città del Vaticano) viennent de mettre en ligne le site d’un important projet de numérisation, financé par la Polonsky Foundation. 21 documents sont pour l’heure disponible, mais à terme, ce sont 1,5 millions de pages qui seront accessibles. Trois domaines ont été retenus : manuscrits grecs, manuscrits hébreux, incunables. Pour les manuscrits grecs, il s’agit du fonds Barocci de la Bodleian Library (Barocci 1-241), et des fonds Barberini gr. (barb. gr. 1-281) et Ottoboni gr. (ottob. gr. 1-256), pour la Biblioteca Apostolica Vaticana, plus une sélection de manuscrits des deux bibliothèques.

Les premiers manuscrits mis en ligne appartiennent au domaine biblique :

Oxford, Bodleian Library, Auct. T. inf. 2. 1

Les chercheurs sont invités également à faire des suggestions de numérisation, qui seront évaluées (contacts).

C’est une très heureuse nouvelle : espérons que la numérisation et la mise en ligne progresse rapidement, et que les manuscrits mis en ligne bénéficient de descriptions complètes et actualisées.

8e Colloque international de paléographie grecque : Hambourg, 22-28 septembre 2013

Sous l’égide du Comité international de paléographie grecque (CIPG), le 8e colloque international de paléographie grecque s’est tenu du 22 au 28 septembre 2013 à l’université de Hambourg avec une journée, jeudi 26 septembre, à Wolfenbüttel (Herzog August Bibliothek). L’organisation en avait été confiée à Christian Brockmann, professeur à l’université de Hambourg.

Hamburg, Staats- und Universitätsbibliothek, cod. Philol. 88, ff. 50v-51r

Depuis la création du CIPG en 1981, à la suite du colloque fondateur organisé à Paris en 1974 par Jacques Bompaire et Jean Irigoin, les colloques internationaux de paléographie grecque se sont régulièrement tenus tous les cinq ans : à Berlin et Wolfenbüttel (1983), Erice (1988), Oxford (1993), Crémone (1998), Drama (2003) et Madrid (2008).

Trois membres du CIPG
Trois membres du CIPG: Boris Fonkič, Mgr Paul Canart et Paul Géhin

Le programme du colloque, fort riche, comportait plus de soixante-dix contributions abordant le manuscrit byzantin selon des approches très variées. La volonté des organisateurs de ne pas proposer de séances parallèles a impliqué une durée assez restreinte pour les communications (15 minutes). Bon nombre de présentations relevaient de l’histoire de l’écriture et proposaient par exemple l’analyse d’un type d’écriture donné, de l’activité d’un scriptorium ou d’un copiste, des particularités régionales de l’écriture, etc. D’autres, se rattachant à la philologie, étaient par exemple consacrées à la transmission et la réception d’un texte donné ou à importance d’un témoin dans la tradition manuscrite d’une œuvre. Outre cela, une place importante a été accordée à l’histoire des bibliothèques, mais aussi à la codicologie et surtout aux « nouvelles technologies », qui comprennent aussi bien les appareils et les techniques d’analyse de l’objet manuscrit (par exemple pour le déchiffrement des palimpsestes, l’étude de l’encre ou du papier), que les logiciels, les bases de données et les sites internet dédiés aux manuscrits grecs.

Communication de Z. Melissakis au 8e colloque international de paléographie grecque
Communication de Z. Melissakis au 8e colloque international de paléographie grecque

On pourra regretter l’absence presque totale de l’histoire de l’art et le faible nombre de contributions s’appuyant sur l’analyse des reliures, domaines pourtant relativement bien représentés au cours des précédents colloques. Il n’en reste pas moins que ce colloque constitue un événement majeur dans le monde de la paléographie grecque et qu’on espère naturellement une publication rapide de ses actes.

La Section grecque de l’IRHT était représentée au colloque par Paul Géhin, Matthieu Cassin, Marie Cronier et André Binggeli.

 

Paul Géhin
Paul Géhin

Paul Géhin, membre du CIPG, a présidé la journée du lundi 23 septembre, consacrée à l’histoire des bibliothèques. Le nombre et la variété des communications qui y furent accueillies témoignent du dynamisme et des résultats significatifs de cette approche des manuscrits, à l’avenir prometteur. Au cours de cette journée est intervenu Matthieu Cassin, qui a présenté une communication intitulée « La bibliothèque du patriarche Métrophane III à Chalki au 16e siècle », directement liée au projet ANR « i-Stamboul », actuellement en cours. Toujours dans le cadre de ce projet, mais dans une journée spécifiquement dédiée aux nouvelles technologies, André Binggeli a proposé une présentation de la base Pinakes et de ses nouvelles fonctionnalités en cours de développement (accessibles prochainement) ainsi que du portail Diktyon, portail regroupant des bases de données liées aux manuscrits grecs. De son côté, Marie Cronier a présenté une contribution liée à ses recherches personnelles, en proposant de relier à l’île de Chypre trois exemplaires du De materia medica de Dioscoride dont l’écriture ne présente pas les caractéristiques particulières aux manuscrits copiés sur cette île: les critères permettant d’établir ce rapprochement sont d’ordre philologique, historique et iconographique.

Lors de sa réunion au cours du colloque, le CIPG a élu un nouveau membre, Christian Brockmann, et son nouveau président, Brigitte Mondrain, qui succède ainsi à Dieter Harlfinger. Ernst Gamillscheg a été élu vice-président, tandis que Giuseppe de Gregorio est devenu secrétaire.

Enfin, il a été annoncé que le prochain Colloque international de paléographie grecque se tiendrait à Paris en 2018.

Von Homer bis Aristoteles
Von Homer bis Aristoteles

En marge du colloque s’est tenue à la Staats- und Universitätsbibliothek une exposition consacrées aux manuscrits grecs conservés dans les bibliothèques du nord de l’Allemagne : Von Homer bis Aristoteles: Griechische Handschriften in norddeutschen Sammlungen (25 octobre-1er décembre 2013).

Conférence inaugurale de l'exposition
Conférence inaugurale de l’exposition

Les personnes participant au colloque ont pu assister aux conférences d’ouverture de l’exposition, le soir du mardi 24 septembre.

Exposition Von Homer bis Aristoteles
Exposition Von Homer bis Aristoteles

Séminaire international en Papyrologie Copte : Barcelona, 6-13 Juillet 2014

copte1copte2Un séminaire international en papyrologie copte se tiendra à Barcelone du 6 au 13 juillet 2014. Ce séminaire prend la suite des universités d’été de Vienne (2006), Leipzig (2008), Strasbourg (2010) et Heidelberg (2012). Il sera organisé par la Collection Palau-Ribes déposée aux Archives historiques des Jésuites et l’Universitat Pompeu Fabra de Barcelona. L’Institut de Recherche et d’Histoire des Textes du CNRS, Paris (IRHT), l’Universidad de Alcalá (UAH), le Consejo Superior de Investigaciones Científicas (CSIC), l’Association Francophone de Coptologie (AFC), le Centro de Estudios de Próximo Oriente (CEPO) et l’Asociación Cultural Hispano-Helénica (ACHH) sont également partenaires de l’événement.

Étudiants et doctorants des disciplines telles que la coptologie, l’égyptologie, la papyrologie, les lettres classiques, les sciences religieuses, l’histoire ancienne, les études arabes ou les études byzantines sont invités à y participer, Une solide connaissance du copte étant souhaitée.

Les participants auront le choix entre deux ateliers: l’un consacré aux parchemins ou papyrus coptes littéraires (surtout des fragments bibliques) et un autre aux papyrus coptes documentaires (lettres, textes juridiques, etc.). Les étudiants auront l’occasion de travailler sur des documents originaux inédits.

La participation financière s’élève à 300 €. Elle comprend l’hébergement en résidence universitaire, le petit déjeuner et le déjeuner.

Le nombre de places est limité à 15.

Candidature

Le dossier doit contenir:

1. Un curriculum vitae.

2. Une lettre de candidature mentionnant l’atelier auquel l’étudiant souhaiterait participer.

3. Des lettres de recommandation de deux professeurs qui devront aussi donner un avis sur le niveau du candidat en copte. Les lettres doivent être envoyées confidentiellement à l’adresse indiquée dessous, en mentionnant explicitement le nom du candidat.

Les dossiers et des lettres de recommandation sont à envoyer à:

Dr. María Jesús Albarrán
Institut de Recherche et d’Histoire des Textes, CNRS
Section Grecque et de l’Orient chrétien
Collège de France
52 rue du Cardinal Lemoine
75005 Paris
France

e-mail: maria-jesus.albarran@irht.cnrs.fr

 

La date limite de dépôt est le 15 mars 2014. Les candidats seront informés du résultat de leur démarche au début d’avril 2014.

Déroulement

Ce séminaire international a pour but de fournir une initiation à la papyrologie copte en tenant compte de ses relations avec l’égyptologie, les études classiques, l’histoire ancienne, le paléo-christianisme et l’archéologie.

Des conférences seront données sur la paléographie et le déchiffrement des écritures littéraires ou documentaires de ces deux sortes d’écrits, et sur leurs relations avec d’autres témoignages textuels ou archéologiques. Pour les exercices pratiques, les étudiants se verront confier un document inédit sur lequel ils travailleront.

Les enseignants seront : María Jesús Albarrán (Paris), Anne Boud’hors (Paris), Alain Delattre (Bruxelles), T. Sebastian Richter (Leipzig), Sofía Torallas (Madrid). Parmi les intervenants figureront aussi Cristina Ibañez (Barcelona), Alberto Nodar (Barcelona), Margarita Vallejo (Madrid) et Amalia Zomeño (Madrid).

L’objectif est d’offrir un ensemble de conférences et d’ateliers grâce auxquels les étudiants pourront apprendre à évaluer les informations de toutes sortes fournies par les différents types de documents et se familiariser avec les questions que soulève le matériel papyrologique.

L’enseignement se fera en anglais.

 

Dans l’attente de recevoir vos candidatures,

Dr. María Jesús Albarrán
Dr. Anne Boud’hors
Dr. Alberto Nodar
Dr. Sofía Torallas

Seminar_Barcelona

Bibliothèque du monastère de la Sainte-Trinité de Chalki

Le monastère de la Sainte-Trinité de Chalki

Le monastère de la Sainte-Trinité (Ἁγία Τριάς) sur l’île de Chalki dans la mer de Marmara (aujourd’hui Heybeli Ada), l’une des Îles des Princes, à quelques kilomètres au sud-est d’Istanbul1, est connu pour la première fois par une dédicace portée en 1063 dans un évangéliaire offert au monastère par Catherine de Bulgarie, épouse d’Isaac Ier Comnène2.



Il n’apparaît cependant clairement dans l’histoire qu’à partir de la seconde moitié du 16e siècle et de sa refondation par le futur patriarche Métrophane III. Ce dernier constitua en particulier une bibliothèque pour le monastère, qui est connue par plusieurs sources, en particulier les notes portées sur les manuscrits, et qui jouit pendant une longue période d’une célébrité certaine.

La bibliothèque de la Sainte-Trinité de Chalki

Le monastère aurait été refondé au plus tard en 1540 par Métrophane, qui en est alors l’higoumène ; la date se déduit du colophon du manuscrit Hagia Trias 60 (f. 210), copié par le diacre Sophrone en 1540 au monastère et qui fait mention de l’higoumène et commanditaire. La bibliothèque a dû se développer dans ce sillage et s’accroître au peu à peu ; le manuscrit Hagia Trias 10 (Évangéliaire) est ainsi offert au monastère par Métrophane en décembre 1571, alors qu’il est patriarche, comme l’atteste une note de donation au f. 288v. En 1568-1569, l’Hagia Trias 16 (Praxapostolos) est offert par un certain Apostolos, de Pruse (Bursa), et l’Hagia Trias 3 (Évangéliaire, aujourd’hui absent de la bibliothèque), avait été offert en décembre 1569 par Joasaph, métropolite de Thessalonique, à l’occasion du passage du patriarche dans sa ville. Si tel ou tel codex a sûrement été copié sur place, comme l’attestent les colophons de l’Hagia Trias 60 et, à une date un peu plus tardive, de l’actuel Moskva, Gosudarstvennyj Istoričeskij Musej (GIM), Sinod. gr. 291 (Vlad. 237), copié en 1607 par le hiéromoine Hilarion (Grégoire Palamas), le nombre des manuscrits du 16e s. présents dans la bibliothèque est relativement restreint ; il est toutefois notable qu’il s’agit principalement de manuscrits liturgiques. Cependant, des restaurations assez nombreuses ont été réalisées dans plusieurs manuscrits à cette époque.

Si les sources sur l’histoire du monastère dans les siècles suivants sont assez rares, à en croire par exemple l’étude d’Athénagoras de Paramythia, lequel avait pourtant accès aux archives du Patriarcat3, la Sainte-Trinité trouva cependant une nouvelle jeunesse avec la fondation en ses murs, en 1844, de l’École théologique, qui forma jusqu’à sa fermeture par l’État turc en 1971, le haut clergé orthodoxe du Patriarcat de Constantinople.

École théologique

On ne dispose à ce jour que d’un catalogue dû à E. Tsakopoulos (1954-1956)4, dont les descriptions sont souvent sommaires ou partielles. Un nouveau catalogage est en cours dans le cadre du projet i-Stamboul. En revanche, nombreux sont les savants à s’être penchés sur l’histoire de cette bibliothèque, car on possède sur elle des sources de renseignements assez nombreuses et diverses. En outre, plusieurs de ses manuscrits se trouvent aujourd’hui dispersés dans diverses bibliothèques partout dans le monde, en particulier à Oxford, Londres et Paris.

Sources pour l’histoire de la bibliothèque

Au mois de janvier 1572, un inventaire de la bibliothèque fut rédigé ; il nous est aujourd’hui connu par une copie qu’en a prise Stefan Gerlach (1546-1612), qui fut chapelain de l’ambassadeur du Saint-Empire à Istanbul, David von Ungnad de 1573 à 1578, copie qui fut recopiée par Martin Crusius probablement en septembre 15805.

Cet inventaire, qui donne des indications sur le contenu, la matière, le format et éventuellement la reliure des livres, est bien connu et a circulé très rapidement dans l’Europe savante, puisque Charles du Cange en fit usage dans son Glossarium ad scriptores mediae et infimae Graecitatis, publié à Lyon en 1687-1688, et Bernard de Montfaucon en fait mention dans sa Paleografia graeca parue en 1708. Le nombre exact des livres présents dans la bibliothèque est difficile à évaluer, dans la mesure où certaines entrées sont collectives ; on compte environ 130 volumes – compte non tenu des livres de musique ; une dizaine de livres sont des imprimés.

En outre, les manuscrits reçurent des notes de possession du monastère. La forme la plus ancienne est présente dans le manuscrit Hagia Trias 60, copié en 1540 au monastère par le diacre Sophronios :

ἡ βίβλος αὕτη, τῆς ἁγίας τριάδος· | τῆς κειμένης ἄντικρυ, τοῦ Αὐξεντίου·| ἐν τῆ νήσω Χάλκης τε, μονῆς ἐσώπτρου.

Note de possession du manuscrit Hagia Trias 60, f. 208v

Cependant, la forme la plus courante est formée de cinq vers politiques :

† ἡ βίβλος αὕτη πέφυκε τῆς παντουργοῦ τριάδος
τῆς ἐν τῇ νήσῳ χάλκης τε μονῆς τε τοῦ ἐσόπτρου
καὶ εἴ τις βουληθῆ ποτε ταύτην ἀποστερῆσαι,
κεχωρισμένος ἔσεται τριάδος τῆς ἁγίας
ἐν τῷ αἰώνι τούτῳ γε καὶ τῷ ἐλευσομένῳ.

Elle existe également avec une légère variante au troisième vers :

† ἡ βίβλος αὕτη πέφυκε τῆς παντουργοῦ τριάδος
τῆς ἐν τῇ νήσω χάλκης τε μονῆς τε τοῦ ἐσόπτρου
καὶ εἴ τις βουληθῆ ποτὲ λαθραίως (ou κρυφίως) ταύτην ἅραι
κεχωρισμένος ἔσεται τριάδος τῆς ἁγίας
ἐν τῷ αἰῶνι τούτῳ γε, καὶ | τῷ ἐλευσομένῳ.

Wien, ÖNB, Suppl. gr. 174, f. 30v

La note proprement dite est fréquemment suivie d’une mémoire de Métrophane, formée d’un dodécasyllabe, et qui est parfois indépendante de la note proprement dite :

† οἱ πατέρες μέμνησθε τοῦ Μητροφάνους.

Cette note célèbre, fréquemment repérée par les catalogueurs dans les manuscrits dispersés6, a été copiée par plusieurs mains dans l’ensemble des manuscrits qui la comportent encore, et non par Métrophane lui-même, comme on l’a longtemps cru. En outre, elle existe également sous de nombreuses formes dégradées, mise en prose, déparée par des fautes, le plus souvent d’origine phonétique, mais qui finissent par la rendre difficilement compréhensible. Elles n’ont sûrement pas toutes été apposées au même moment, ni par les mêmes personnes ; reste à déterminer sur pendant quel laps de temps elles ont été utilisées.

D’autres indices encore permettent d’identifier les livres qui proviennent de la bibliothèque : reliure et gardes, restaurations, annotations marginales, etc. L’ensemble de ces critères offre la possibilité de remembrer une bibliothèque aujourd’hui partiellement dispersée.

La dispersion de la bibliothèque de la Sainte-Trinité

Les manuscrits du monastère de la Sainte-Trinité, qui entrèrent ensuite dans la bibliothèque de l’École théologique en y constituant un fonds séparé, furent transférés vers 1936 au Patriarcat. Au moment du catalogage par E. Tsakopoulos, le fonds contenait 139 manuscrits, dont un slave, sur les 147 cotes qu’il comprenait à la fin du 19e s.7. ; selon le catalogage en cours, 134 manuscrits seraient actuellement en rayon. Or tous ces livres ne proviennent pas de l’époque de la refondation par Métrophane : beaucoup sont venus accroître peu à peu la bibliothèque, tandis que bien d’autres ont été dispersés. C’est que très tôt, la bibliothèque de la Sainte-Trinité a attisé l’intérêt et les convoitises des voyageurs occidentaux en quête de manuscrits. Dès l’époque du fondateur, comme le rapporte Stefan Gerlach dans son journal à la date du 24 décembre 1577, des manuscrits furent empruntés par l’ambassadeur Albert de Wyss et ne revinrent pas au monastère ; ce ne fut que le début d’une longue série d’emprunts, d’achats ou de vols, qui alimentèrent plusieurs bibliothèques européennes. Sir Thomas Roe, par exemple, ambassadeur d’Angleterre auprès de la porte à partir de 1621, acquis plusieurs manuscrits qui se trouvent aujourd’hui dans le fonds qui porte son nom à la Bodleian Library8 ; à la même époque, d’autres manuscrits furent acquis pour Thomas Howard, 2nd Earl Arundel, qui se trouvent aujourd’hui dans le fonds Arundel de la British Library de Londres.

D’autres manuscrits sont parvenus à la Bibliothèque nationale de Paris, en particulier grâce à la mission des abbés Sevin et Fourmont en 1729-1730. Quelques volumes encore se trouvent dans le fonds Reginensis de la Biblioteca Apostolica Vaticana ou dans le Supplementum graecum de l’ Österreichische Nationalbibliothek.

Le projet en cours vise non seulement à cataloguer le fonds actuel, mais aussi à reconstituer la bibliothèque en ses états successifs, et donc à identifier et décrire l’ensemble des manuscrits dispersés ; il est aussi prévu, dans la mesure du possible, de mettre en ligne des photographies de tout ou partie des volumes qui ont appartenu un jour à la bibliothèque de la Sainte-Trinité.

À suivre…

  1. Voir par exemple R. Janin, Les églises et les monastères des grands centres byzantins (Géographie ecclésiastique de l’Empire byzantin 2), Paris, 1975, p. 72-76. []
  2. Sur ce manuscrit, dit Évangile du Phanar, voir Ch. Diehl, « L’évangéliaire de l’impératrice Catherine Comnène », Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres 56.4, 1922, p. 243-248. Pour les illustrations qui en ont été extraites et leur sort, voir W. M. Miliken, « Byzantine Manuscript Illumination », The Bulletin of the Cleveland Museum of Art 34, 1947, p. 50-56, et surtout J. Lowden, « Archimedes into Icon: Forging an image of Byzantium », dans Icon & Word. The Power of Images in Byzantium. Studies presented to Robin Cormack, Ashgate, 2003, p. 233-260, ici p. 245-246 ; J. Lowden, « The Strange and Eventful History of the Archimedes Palimpsest », dans R. Netz, W. Noel, N. Tchernetska, N. Wilson (éd.), The Archimedes Palimpsest, Cambridge, 2011, I, p. 97-127, ici p. 100-101. []
  3. Αἱ ἱστορικαὶ μοναὶ τῆς νήσου Χάλκης. Ἡ μονὴ τῆς ἁγίας Τρίαδος, Constantinople, 1921. []
  4. E. Tsakopoulos, Περιγραφικὸς κατάλογος τῶν χειρογράφων τῆς βιβλιοθήκης τοῦ Οίκουμενικοῦ Πατριαρχείου. Βʹ, Τμῆμα χειρογράφων Ἱ. Μονῆς Ἁγίας Τριάδος Χάλκης, Istanbul, 1956. []
  5. Tübingen, Universitätsbibliothek, Mb 37 ; description du manuscrit en ligne : www.inka.uni-tuebingen.de/hand.php (recherche par cote, pas de lien stable vers une notice déterminée). Édition : É. Legrand, « Notice biographique sur Jean et Théodose Zygomalas », dans Recueil de texte et de traductions publié par les professeurs de l’École des langues orientales vivantes à l’occasion du VIIIe congrès des orientalistes tenu à Stockholm en 1889 (Publication de l’École des langues orientales vivantes, 3e série 6), Paris, 1889, p. 67-264, ici p. 207-216. Nouvelle édition en préparation dans le cadre du projet i-Stamboul. []
  6. Voir par exemple A. Turyn, Codices Graeci Vaticani saeculis XIII et XIV scripti annorumque notis instructi (Codices e Vaticanis selecti 28), Città del Vaticano, 1964, p. 67-70 (Reg. gr. 31) ; Id., Dated Greek Manuscripts of the Thirteenth and Fourteenth Centuries in the Libraries of Great Britain (Dumbarton Oaks Studies 17), Washington, 1980, p. 23-25 (Roe 7) ; 47-56 (Roe 22) ; 74-78 (Arundel 523) ; I. Hutter, Corpus der byzantinischen Miniaturhandschriften. 1, Oxford Bodleian Library I, Stuttgart, 1977, n° 20 (Roe 28) ; n° 60 (Laud. gr. 90) ; 3, Oxford, Bodleian Library III, Stuttgart, 1982, n° 27 (Roe 23) ; n° 116 (Roe 22) ; n° 136 (Arch. Selden B 46) ; H. Hunger, Ch. Hannick, Katalog der griechischen Handschriften der Österreichischen Nationalbibliothek. 4, Supplementum graecum, Wien, 1994, p. 297-299 (Suppl. gr. 174). []
  7. Le Hagia Trias 95 n’a pas été décrit par Tsakopoulos, mais il était présent, relié avec le 103 []
  8. Une première liste avait déjà été dressée par É. Legrand, « Notice… », cité supra n. 5, p. 206. Voir aussi G. Papazoglou, Βιβλιοθῆκες στὴν Κωνσταντινούπολη τοῦ ιςʹ αἰώνα (Κώδ. Vind. hist. gr. 98), Thessaloniki, 1983, p. 218-268, dont les conclusions sont toutefois à utiliser avec précautions. []

Recherches sur les manuscrits et les bibliothèques dans le monde grec et l'Orient chrétien