Docteur en études grecques de l'Université Paris IV-Sorbonne, je travaille actuellement à la Section grecque de l'IRHT dans le cadre du projet sur le Répertoire des inventaires de manuscrits grecs (RIMG).
Fondé en 1794, le monastère d’Evanghélistria sur l’île de Skiathos (Grèce) possède aujourd’hui une collection de cent-vingt-trois manuscrits grecs. Intimément lié au mouvement des Collyvades, un courant spirituel et monastique né au 18e siècle au Mont Athos, le monastère joua aussi un rôle important pendant la guerre d’indépendance grecque. Au début du 20e siècle, sa bibliothèque comprenait quatre-cent-cinquante imprimés et plus de soixante livres manuscrits. Le présent travail vise à retracer l’évolution du fonds manuscrit du monastère depuis sa fondation et à s’interroger sur les dynamiques qui se trouvèrent à l’origine du mouvement des codices. Nous passerons en revue leur contenu afin de mieux appréhender la logique de constitution de cette collection qui fut en proie aux vicissitudes d’une période des plus tourmentées de l’histoire de la Grèce.
Colloque Bibliothèques grecques dans l’Empire ottoman / Ελληνικές βιβλιοθήκες στην Οθωμανική Αυτοκρατορία, Université de Crète, 26-27 mai 2015
Dans le cadre du projet ANR i-Stamboul et sous l’égide de la Section grecque de l’IRHT et du laboratoire de paléographie grecque de l’Université de Crète, un colloque sur les bibliothèques grecques dans l’Empire ottoman s’est tenu le mardi 26 et le mercredi 27 mai 2015 dans les locaux de l’Université de Crète à Réthymnon, organisé par Marina Detoraki (Université de Crète) et André Binggeli (IRHT).
Les deux journées réunirent une douzaine de contributions en grec et en français autour de différents aspects de l’histoire des bibliothèques grecques, problématique à laquelle la séance afférente du 8e colloque de paléographie (Hambourg, 2013) présidée par Paul Géhin avait frayé la voie. À travers l’étude de cas particuliers, il s’agissait de faire émerger de nouvelles problématiques et méthodologies liées à l’histoire des bibliothèques et la circulation et l’usage des livres (usage des inventaires anciens, identification des cercles de copistes et des ateliers de reliure, utilisation des manuscrits par des érudits, reconstitution de bibliothèques). L’IRHT fut représenté par André Binggeli, Matthieu Cassin et Anna Lampadaridi.
Marina Detoraki, André Binggeli
Après un mot d’accueil de la Présidente de la Faculté de Lettres de l’Université de Crète, Angela Kastrinaki, les deux organisateurs du colloque, Marina Detoraki et André Binggeli ouvrirent la journée du 26 mai et exposèrent les enjeux du colloque ; puis Bernard Flusin, invité d’honneur, présida la première séance.
André Binggeli
L’île de Crète et ses collections de livres
Niccolò Zorzi, Bernard Flusin
L’histoire de bibliothèques crétoises ne pouvant pas manquer lors d’un tel événement, un premier groupe de communications était en rapport avec l’île de Crète : nous avons suivi les péripéties de quelques manuscrits de la collection de la famille Nani, qui ont voyagé de la Crète jusqu’à Venise, en passant par les îles ioniennes (Niccolò Zorzi, Université de Padoue), ainsi que le sort d’un lot de manuscrits constantinopolitains revendiqués par les Crétois à la fin du 16e s. (Stephanos Kaklamanis, Université de Crète).
Les centres de diffusion de l’hellénisme et ses bibliothèques
Nikolaos Pissis
Une série de cinq communications était liée aux centres de diffusion de l’hellénisme aux 18e et 19e siècles et à leurs bibliothèques : de la reconstitution de la bibliothèque princière de Nicolas Mavrocordatos sur la base des annotations et des modalités de lecture dans une perspective socio-historique (Nicolas Pissis, Freie Universität Berlin), au destin hasardeux de la collection du moine et prêtre Méthode d’Olympos (Kostas Papadakis, Bibliothèque de l’Université de Crète), en allant jusqu’à une réflexion plus sociologique autour du contenu de la bibliothèque d’un petit commerçant de Constantinople à Jassy de Roumanie (Alexis Politis, Université de Crète).
Eleni Kovaiou
Toujours dans le cadre de la même thématique, deux communications étaient consacrées aux péripéties du fonds de la Société des Amis de l’Instruction à Andrinople, fondée en 1872 (Eleni Kovaiou, Bibliothèque de l’Université de Crète) et notamment à l’activité d’Ignace Sarafoglou (18e – début 19e s.), évêque de Nazianze (1789-1818), copiste et possesseur d’un lot de manuscrits qui aboutirent dans la collection du Gymnasion de la même ville (Venetia Chatzopoulou, Centre national de recherche hellénique, Athènes).
L’apport des inventaires anciens
Le troisième groupe de travaux traita de l’apport des inventaires anciens pour l’histoire de bibliothèques.
Une place importante fut accordée aux projets en cours relatifs aux inventaires grecs, ce qui fait preuve du dynamisme de ce domaine de recherche.
Inmaculada Pérez-Martín, Bernard Flusin
Deux inventaires byzantins furent présentés par Inmaculada Pérez-Martín (Centre national espagnol de la recherche scientifique, Madrid) dans le cadre de son projet d’édition des inventaires byzantins de livres, en collaboration avec Peter Schreiner.
Zisis Melissakis
Dans un tel contexte, la référence à la figure contestée de Minoïde Mynas ne pouvait pas manquer : il fut question en particulier de ses tentatives de catalogage systématique des bibliothèques du Mont Athos (Zisis Melissakis, Centre national de recherche hellénique, Athènes).
Dans le cadre du projet du Répertoire des Inventaires de Manuscrits Grecs (RIMG) mené par la Section grecque de l’IRHT sous l’égide de Biblissima, Anna Lampadaridi présenta ses recherches sur la reconstitution du fonds du Métochion du Saint-Sépulcre à Constantinople à travers ses inventaires anciens.
Anna Lampadaridi
Au sein du même projet, Matthieu Cassin présenta le site de Libraria qui héberge le répertoire RIMG, ainsi que les possibilités d’édition électronique des inventaires en TEI, à travers l’exemple d’un inventaire de 1572 du monastère de la Sainte-Trinité dans l’île de Chalki (projet ANR i-Stamboul).
Matthieu Cassin
En guise de conclusion…
Ce bref parcours dans l’histoire des bibliothèques grecques confirma le constat qui fut formulé par André Binggeli lors de l’ouverture de cette rencontre : les aléas de reconstitution de corpus fragmentés, dans le temps et dans l’espace, formaient bel et bien la toile de fond de plusieurs travaux. Les approches variées témoignent des perspectives prometteuses de ce domaine de recherche qui demeure un terrain en friche. Les modalités de fragmentation et de constitution des collections, les mouvements systoliques et diastoliques qui régissent la circulation des livres sont des sujets à traiter.
Les actes de ces deux journées seront publiés conjointement avec ceux du second colloque organisé dans le cadre du projet ANR i-Stamboul qui aura lieu à Istanbul en octobre 2015.
Visite de l’exposition « Manuscrits grecs 11e-20e s. » et…autre
Exposition, Université de Crète
En marge du colloque s’est tenue à la bibliothèque de l’Université de Crète l’exposition intitulée « Manuscrits grecs 11e-20e s. (Ελληνικά χειρόγραφα 11ος-20οςαι.) ».
Autour des manuscrits crétois
Cet événement culturel, organisé par la Βibliothèque universitaire en partenariat avec la Société des avocats de la ville de Réthymnon, réunit un bon nombre d’imprimés mais aussi de manuscrits provenant des fonds de la Δημόσια Κεντρική Βιβλιοθήκη Ρεθύμνης et du Δικηγορικός Σύλλογος Ρεθύμνου, dont deux codices en parchemin (Δικηγορικού Συλλόγου Ρεθύμνου 1 et 2).
Δικηγορικού Συλλόγου Ρεθύμνου 1
Les participants ont bénéficié d’un accueil enthousiaste de la part du personnel de la bibliothèque et notamment d’une visite guidée organisée par Kostas Papadakis et Eleni Kovaiou. Les organisateurs de l’exposition nous ont fait partager leur passion pour l’héritage livresque de leur île.
Grâce à l’accueil chaleureux de Marina Detoraki, le colloque fut agrémenté de plusieurs moments conviviaux autour des repas crétois, dont nous garderons le meilleur souvenir.
Si, comme le dit le Littré : « dans le langage général, faire son inventaire » signifie « examiner ce qu’on a », l’importance des inventaires de manuscrits pour l’histoire des bibliothèques anciennes va sans dire.
Domaine défriché pour la France par le répertoire des Bibliothèques médiévales de France (BMF), les inventaires de manuscrits grecs demeuraient pendant longtemps une source peu exploitée pour l’histoire des bibliothèques, et plus largement, de l’érudition et de la transmission des savoirs. Seules quelques grandes bibliothèques d’Occident, et en particulier la Bibliothèque apostolique vaticane[1] et plus récemment la Laurentienne[2], ont jusqu’à présent vu leurs inventaires anciens édités.
Le Répertoire des inventaires de manuscrits grecs (RIMG), lancé en 2014 dans le cadre de Biblissima, émane d’une telle initiative : offrir aux chercheurs un équivalent du répertoire BMF, se frayer une voie vers de nouvelles recherches autour de la reconstitution des bibliothèques anciennes sur la base des inventaires conservés. Le choix a cependant été fait de tourner l’enquête essentiellement vers les bibliothèques orientales : à l’époque moderne, en effet, le recensement des livres grecs dans les bibliothèques d’Occident ne se distingue plus de celui des autres livres et il n’y a pas grand sens à l’isoler. Un premier jalon fut fourni par le relevé effectué par Jacques Bompaire en 1979[3] ; la présente enquête part d’un dépouillement sur nouveaux frais des catalogues de manuscrits grecs, afin d’y repérer les listes de livres.
Une question importante s’est posée dès le début : comment définir un inventaire ? quel type de documentation inclure dans ce répertoire ? Agréablement surpris par la polychromie de la documentation qui s’étalait devant nos yeux, nous avons opté pour une approche ouverte : toute liste contenant au moins deux livres – surtout manuscrits mais sans exclure les imprimés qui constituent une partie importante des collections tardives – y trouve sa place. A côté des catalogues officiels, figurent des listes de donation ou d’emprunt, des inventaires partiels ou complets, des listes brèves dont la finalité n’est pas toujours aisée à déterminer.
Un inventaire revêt plusieurs formes, se prête à plusieurs interprétations ; il reflète aussi une taxinomie, une cotation, une façon de voir et de penser les choses. Même la façon de décrire les livres, leur matière et leur format, mais aussi leur reliure ou leur écriture, n’est pas dépourvue d’intérêt linguistique pour la terminologie grecque du livre manuscrit.
Paris, BnF, gr. 3067, f. 228
Il s’agit en outre d’effectuer une première classification de cette masse hétérogène que représentent les différentes façons de recenser le contenu d’une bibliothèque. Afin de faire ressortir l’intérêt de chaque pièce, nous avons construit des fiches descriptives dont les différents champs donnent l’essentiel de l’information nécessaire à l’étude du document : datation (si le document n’est pas daté, on trouve une datation approximative à l’aide de termini ante quem et post quem) ; localisation (la région plus large et le lieu plus précis) ; auteur et commanditaire (si connus) ; type (catalogue de bibliothèque, inventaire, liste de livres ; liste de prêt/emprunt ; liste de donation ; liste d’achat/vente ; liste de biens ; testament ; typikon) ; titre (s’il existe) ; incipit ; mots-clefs ; répertoire (si l’inventaire a été repéré par nos prédécesseurs) ; source (la côte du manuscrit avec le lien vers la base Pinakes) ; édition (si elle existe) ; bibliographie (les références bibliographiques complètes sont en libre accès sur zotero). L’analyse du document occupe la plus grande partie de la fiche : il s’agit de localiser l’inventaire à l’intérieur du manuscrit, de présenter brièvement sa structure et son contenu, de le placer dans son contexte et de s’attarder sur ses particularités linguistiques, si nécessaire.
Andros, Monê Panachrantou 29, p. 213
D’un hiéromoine nommé Pierre qui ramène cinq βιβλία d’un métochion de Saint-Nicolas en Chypre au XIVe s., à l’archimandrite Samuel qui fait don de sa riche collection de livres à l’École Ἁγίας Τριάδος dans l’île d’Andros au XIXe s., nous partons pour un voyage dans l’espace et dans le temps, à la découverte de personnages et de lieux parfois mal ou même nullement attestés par ailleurs. La priorité est donnée à la partie orientale de la Méditerranée (Grèce, Turquie, Syrie, Palestine, Egypte), dans une perspective chronologique longue, allant du XIe jusqu’au XIXe s. Les siècles qui suivent la chute de Constantinople s’avèrent d’une importance inouïe pour la constitution des bibliothèques : l’abondance du matériel inédit qui remonte à cette période mis en évidence par le dépouillement des catalogues modernes de manuscrits démontre à quel point les inventaires des manuscrits grecs restent encore un terrain en friche.
Andros, Monê Hagiou Nikolaou 69, p. 102
[1] Voir R. DEVREESSE, Le fonds grec de la Bibliothèque vaticane des origines à Paul V (Studi e Testi 244), Città del Vaticano, Biblioteca Apostolica Vaticana, 1965, qui met en évidence un bon nombre d’inventaires alphabétiques et topographiques, et pour un état de la question récent, voir P. SVERZELLATI, « Per la storia della Biblioteca Apostolica Vaticana », Aevum 86 (2012), p. 969-1004.
[2] Pour un état de la question, voir D. SPERANZI, « La biblioteca dei Medici. Appunti sulla storia della formazione del fondo greco della libreria medicea privata », in : Principi e signori. Le Biblioteche nella seconda metà del Quattrocento. Atti del Convegno di Urbino (5-6 giugno 2008), a cura di Guido Arbizzoni, Concetta Bianca, Marcella Peruzzi, (Accademia Raffaello. Collana di studi e testi 25), Urbino, Accademia Raffaello, 2010, p. 217-264.
[3] J. Bompaire, « Les catalogues de livres-manuscrits d’époque byzantine », in : S. Dufrenne (ed.), Byzance et les Slaves. Études de Civilisation. Mélanges Ivan Dujc̆ev, Paris [1979], pp. 59-81.
Recherches sur les manuscrits et les bibliothèques dans le monde grec et l'Orient chrétien